DISCOURS DU POUVOIR ET SOCIÉTÉ

Cet axe de recherche prolonge la forte tradition d'études des faits politiques médiévaux qui caractérise depuis longtemps les travaux du CEMM. Ceci dans une double dynamique, en étudiant des processus très différents, voire opposés : d'un côté, on étudie les faits politiques sous l'angle des rapports entre discours intellectuels et formes de pouvoir ; de l'autre, on s'intéresse à ce qu'est le peuple dans la civilisation médiévale, c'est-à-dire aux faits politiques et sociaux hors du cadre des discours d'autorité, voire contre eux.

A. Culture, écriture et sociétés urbaines

(Vincent Challet, Thomas Granier, Catherine Nicolas)

Le premier champ de cet axe s'intéresse aux phénomènes politiques et culturels en milieu urbain.

Un premier volet de recherche envisagé porte sur les Signatures urbaines. Dans une ville aussi attachée à son passé médiéval que peut l’être Montpellier et où les autorités urbaines appuient de manière très précoce leur légitimité sur l’usage de l’écrit, tant par le biais du recours à une science juridique dont elle est l’un des centres d’enseignement que par l’établissement de la plus ancienne chronique urbaine d’Europe rédigée en langue vernaculaire, aborder la question des signatures urbaines pourrait permettre de fédérer autour d’une thématique commune nombre de chercheurs du CEMM tout en prolongeant la réflexion initiale entamée autour du projet ANR « Thalamus ». Un tel thème, qui offrirait la possibilité de croiser une approche d’histoire urbaine et les données nouvelles de la « scripturalité » médiévale, permettrait d’envisager non seulement les écritures urbaines en tant que telles mais aussi l’enjeu social de ces écritures et d’appréhender les documents écrits médiévaux – y compris ce qui relève du champ de l’épigraphie – en tant qu’objets graphiques, ce que la numérisation des archives et la multiplication des éditions électroniques rendent désormais possible de manière accrue. Il convient en effet d’aller au-delà de la simple affirmation de l’écriture en tant qu’instrument de domination pour essayer non seulement de déterminer comment ces différents types d’écriture, dans leur composition, leur forme et leur langue propre, ont pu contribuer à forger des identités particulières mais aussi de déterminer les usages sociaux de telles productions et leur retournement éventuel par ceux qui pouvaient en être, à l’occasion, les destinataires. De ce point de vue, le champ d’investigation ouvert à l’analyse s’avère particulièrement vaste compte tenu de la variété considérable tant des écritures produites (comptabilités, chroniques, registres de délibérations, registres de notaires, livres de raison, cartulaires et chartes des églises et couvents urbains) que des producteurs eux-mêmes (institutions urbaines, églises, monastères et couvents, notaires, particuliers, y compris anonymes si l’on songe aux pamphlets ou aux lettres de dénonciation) sans oublier celle des destinataires, tant il est vrai que l’écrit médiéval ne vaut longtemps qu’en tant qu’il est lu et vu. Mais parce que ces écritures ont également à se déployer dans un espace urbain au sein desquelles elles font sens, il convient également de s’interroger sur leurs modalités de conservation, de transmission et de réception et, en fin de compte, sur leur constitution en tant que sources pour l’historien médiéviste. Le terme de « signatures » est préféré ici à celui d’écritures dans la mesure où il permet d’élargir les horizons et d’intégrer également la constitution et/ou la manipulation de paysages sonores médiévaux aussi bien que des gestes architecturaux et/ou urbanistiques qui sont autant de traces et d’indices de la constitution d’un espace urbain en perpétuel renouvellement et qui fait l’objet d’autant d’appropriations que de contestations.

Le second volet envisagé, Culture et société du pouvoir dans l'Italie du haut Moyen Âge, portera sur les élites urbaines et leur rapport à la culture lettrée. On commencera par reprendre l'histoire de la ville de Rome entre l'effondrement de l'autorité carolingienne à la fin du IXe siècle et l'imposition de la tutelle impériale ottonienne dans les années 960. C'est la période où le patrimoine pontifical devient une principauté gouvernée par l'aristocratie régionale. Un processus politique conforme à ce que l'on observe ailleurs dans les anciens royaumes carolingiens, mais qui n'a, pour Rome, quasiment jamais été considéré en tant que tel, et souvent condamné sous l'accusation de « pornocratie », du fait de la vision très partiale imposée par certaines sources, abondamment exploitées parce que célèbres (Liudprand de Crémone en tout premier lieu), mais qui masquent de ce fait la réalité d'ensemble. On a là un milieu qui se prête fort bien à une reconsidération complète des rapports entre familles aristocratiques, exercice du pouvoir et détention des charges ecclésiastiques. Surtout, ce contexte politique donne lieu à une très abondante production textuelle, que ce soit à Rome même, dans l'entourage des papes et des grands laïcs (historiographie, épigraphie, poésie d'éloge) ou hors de Rome, que ce soit à leur gloire ou en polémique avec eux. Il y a donc là sans doute un fructueux terrain d'étude des rapports entre production lettrée et pouvoir politique, avec de nombreuses idées reçues à démonter.

Le troisième volet aborde la question de l'existence ou non d'une Écriture et poétique urbaine. La formule de « littérature urbaine » (par opposition à la littérature de cour), admise dans plusieurs écoles d'histoire littéraire, est répandue dans les études médiévales allemandes et, à leur suite, russes. Elle n’en reste pas moins problématique. Notre idée sera de revenir sur l'interprétation de la notion de « littérature urbaine » afin de comprendre quels critères permettent de la rapporter à un corpus particulier de textes, et de voir, suivant une approche d’ordre littéraire et sociologique, dans quelle mesure elle trouve son fondement dans l'histoire de la société et des littératures médiévales. On étudie donc ici les rapports entre écriture et réception en milieu urbain, face à la société urbaine : entre autres, une réception spécifiquement urbaine de certaines œuvres permet-elle d'identifier une poétique de la ville ?

Enfin, le thème de l'histoire urbaine et de production documentaire urbaine est l'un des terrains de la forte et déjà ancienne tradition de collaboration scientifique entre l’UPV et l’université de Sherbrooke au Canada. C’est ainsi qu’a été organisée en 2017 à Montpellier, dans le cadre des activités de l’équipe et avec la collaboration de certains de ses doctorants, une rencontre sur les comptabilités urbaines, à partir notamment des séries comptables de Montpellier conservées aux Archives municipales. Le programme se poursuit à pour l'instant Sherbrooke, toujours générateur d’échanges fructueux, et susceptible d’accueillir de jeunes chercheurs montpelliérains intéressés par l’histoire des comptabilités, un domaine actuellement en plein essor.

B. Penser le peuple

(Vincent Challet)

Le second champ de recherche envisagé s'intitule Pensées, actions et paroles du peuple dans l’Occident médiéval (Ve-XVe siècle). Il s'agit ici de s'interroger sur les capacités du « peuple » à s'autonomiser en actions, en paroles et en gestes sans les contraintes habituelles que font peser les discours des gouvernants. Ce champ approfondit la réflexion déjà engagée à l’occasion du précédent contrat du CEMM sur la question des pratiques et des actions du peuple en rébellion, en se demandant comment on peut aujourd’hui penser et écrire l’histoire du peuple médiéval, question d’autant plus urgente et essentielle que le peuple en tant que tel n’a jamais fait, en ce qui concerne la période médiévale, l’objet d’interrogations très poussées. En outre, le récent retour en force de mouvements sociaux sur la scène politique et le malaise suscité par de telles démonstrations au sein de la communauté historienne conduisent à souligner la nécessité d’une réflexion, non plus simplement sociale, mais également conceptuelle du peuple médiéval en prenant en compte la double acception politique et sociale du terme. Ces réflexions s’inspirent très largement d’un premier texte écrit par Piroska Nagy, professeure d’histoire médiévale à l’Université de Québec à Montréal, à l’occasion d’une première rencontre tenue sur ce thème le 28 septembre 2018 à Montréal en présence, entre autres, de Michel Hébert et de Didier Lett dont les remarques et commentaires permettent elles aussi d’affiner cette réflexion. Les travaux dans ce champ de recherche permettraient d’entamer une fructueuse collaboration avec l’UQAM et une confrontation de points de vue à travers l’organisation commune de rencontres et/ou de journées d’études.

On peut articuler le questionnement autour de trois axes principaux.

  1.  Le peuple existe-t-il, ou n’est-il qu’une vue de l’esprit et une fiction juridique ? Au XIVe siècle, Balde propose déjà une réponse : le peuple, « ce n’est pas les hommes mais la collection des hommes assemblés en un corps mystique et abstrait dont la signification est une invention de l’intellect ». Ce nomen intellectuale qui pose le problème philosophique des universaux et ouvre sur la théorie juridique de la corporation (l’universitas), peut-on l’appréhender autrement qu’à travers une simple étude des représentations qu’on en donne ? Le peuple, est-il vraiment « introuvable » comme l’écrit Pierre Rosanvallon ? Longtemps, il fut en effet défini tant de manière positive (ensemble des sujets d’un seigneur, des membres d’une communauté ou d’une religion, c’est-à-dire comme un groupe qui partage un état, un statut ou une foi), que de manière négative par opposition à d’autres corps ou états constitués (par opposition au souverain, à la noblesse, aux gens d’Église ou aux gens de guerre). Or la catégorie « peuple » est moins une identité stable qu’une notion mouvante qui se définit dans l’interaction avec, ou qui est définie par, les élites ou le pouvoir à un moment donné. Comment la « multitude » gagne-t-elle la qualification de « peuple » ? Que présuppose, et qu’implique une telle appellation ? Au Moyen Âge, nous sommes loin d’un peuple qui serait capable de se définir comme souverain ; cependant, bien des gestes et actes collectifs ont pour effet – plus peut-être que pour but – d’imposer une réalité comparable. Chercher à recenser et à étudier en détail de tels gestes est nécessaire pour mieux saisir dans la longue durée les modes et modalités de l’agency populaire ainsi que leurs inflexions.
  2. L’ambivalence de la notion : le peuple en mots et en actions. S’il est vrai que le peuple porte en lui la « fracture biopolitique fondamentale », c’est-à-dire qu’il est à la fois « le sujet politique constitutif et la classe qui, de fait sinon de droit, est exclue de la politique » (Giorgio Agamben, Homo sacer, I), le tout et sa partie inférieure et subordonnée, comment peut-on en dessiner les contours, comprendre les ressorts, analyser les stratégies d’action fondées sur l’espace ouvert par cette indétermination primordiale ? En présence de ces « pluralités enchevêtrées d’objets » (Michel Foucault, L’Archéologie du savoir), il semble qu’un retour aux sources dans le contexte de leur production, et aux mots dans le contexte de leur énonciation, devrait ouvrir des voies prometteuses : comment les sources révèlent et masquent à la fois, ou tour à tour, cette double indétermination – de la notion même et de l’emplacement de la fracture interne – qui semble partout présente. Comment parlent-elles et agissent-elles le peuple en le décrivant dans ses paroles et ses actions ? Cette réflexion s’inspire de la linguistique performative et de l’histoire linguistique des usages conceptuels. « Le vocabulaire le plus approprié pour l’interprétation textuelle est celui que nous utilisons pour parler des actions, non des croyances » (Quentin Skinner, La Vérité et l’historien). À titre d’exemple, on pourrait suivre trois pistes, dans une enquête préliminaire. Les ruses du langage. Il s’agirait de recenser les mots (y compris les groupes nominaux et syntagmes divers) dans leurs diverses acceptions et dans leur « sens changeant » comme celui des communes ou des « bonnes gens » ; dans leurs différentes déterminations (gros, pauvre, bon, gras...) et avec les diverses connotations de leurs principes unificateurs (le sang, le droit, la terre, l’origine mais aussi la caritas, le pacte et le serment). Dès lors on pourra espérer tracer les inflexions de sens et d’usages, leurs distributions selon les types de sources et de contextes, ainsi qu’à travers les huit siècles étudiés. Les moments de stabilisation ou, au contraire, de rupture. Comment la lente et imparfaite institutionnalisation des différents corps de l’État – des assemblées représentatives, mais aussi des institutions politiques, militaires – contribue à la normalisation d’un langage de la reconnaissance, par des mots ou syntagmes investis de significations relativement précises : la communauté du royaume, les trois états, le général catalan. Et comment, à l’opposé, émeutes et révoltes ouvrent une fenêtre sur des glissements, appropriations ou repositionnements conceptuels : les trewe commons de Jack Cade au XVe siècle, les Communeros en 1520-1522 ou les Gordon Riots en 1780, dont la dimension sociale ou régionale permet de réfléchir à l’idée d’une conscience de soi du peuple, ainsi que sur la construction d’identités « nationales » ou « protonationales ». Si ces révoltes permettent de se demander, d’une part, dans quelle mesure ces définitions et stabilisations sont porteuses d’exclusions, elles permettent aussi de réfléchir sur la manière dont, par elles, les peuples tentent de devenir acteurs de leur propre histoire, à travers l’expression de leur mécontentement, leur volonté d’influer sur leur destin, de pallier aussi parfois les carences de l’État. Là encore, nous tentons de porter l’attention à la fois sur les changements et les constants historiques. L’attention portée aux locuteurs. Qui parle dans les sources et qui fait-on parler ? Est-il possible d’appréhender ce que l’on pourrait qualifier de « véritable » parole du peuple et, si oui, à travers quels filtres ou quelles subversions linguistiques peut-on la reconnaître ? Autrement dit, dans quelle mesure la « parole du peuple » existe-t-elle, et qu'est-ce qu'elle nous apprend des intentions des locuteurs, que ce soit ceux ou celles qui se disent du peuple ou qui au contraire s'en dissocient ? À partir de quand et de quelles façons, à quels moments, la voix du peuple devient-elle possible ou audible, apparaît-elle sur la scène publique ? Plusieurs travaux récents ont pavé la voie vers une réévaluation des lieux et des modes d’expression d’une parole du peuple. Encore faut-il prendre en considération, par une étude fine des sources, la possibilité d’une parole intégrée et reconnue du peuple tout entier, et savoir tracer la ligne incertaine de démarcation entre les deux rives de cette fracture, s’il est vrai que « le peuple ne peut pas se réduire à ses marges » (Claude Gauvard).
  3. Du social au politique : les modes d’expression du politique. L’une des ambiguïtés fondamentales de la notion de peuple/populus est qu’elle recouvre à la fois une notion sociale qui a tendance à la réduire aux groupes les moins aisés et une notion politique qui englobe bien davantage l’ensemble de la société. L’une des questions fondamentales réside donc dans la détermination de qui parle au nom du peuple et ceci dans ces contextes qui se révèlent très différents les uns des autres. Mais, au-delà de cette interrogation et de la question de la confiscation d’une parole du peuple par des élites qui prétendent seules s’exprimer en son nom et qui se heurtent régulièrement, pendant la période médiévale, à cette « irruption du réel » qu’évoque Patrick Boucheron, nous souhaiterions aussi accorder une attention renouvelée aux modes d’action du peuple, à ses capacités d’agir et à la manière dont les différents groupes sociaux qui le composent sont aptes à infléchir les décisions des gouvernements, qu’ils soient royaux et/ou urbains, en fonction de leurs propres intérêts par le biais d’une démarche que les récentes recherches de Fabrizio Titone ont permis de caractériser comme une disciplined dissent, une stratégie déviante de contournement qui, pour ne pas privilégier la confrontation, n’en est pas moins efficace et permet plus largement de questionner le phénomène de la construction de l’État par le bas.

C. Créer des normes et définir des écarts

(Uwe Brunn, Boris James, Catherine Nicolas, Alessia Trivellone, Géraldine Victoir)

Ce troisième champ de recherche est précisément consacré aux rapports d'autorité dans les sociétés médiévales, et aux discours intellectuels tenus sur ces questions d'autorité.

On envisagera d'abord les phénomènes linguistiques et discursifs comme porteurs d'un message et d'une posture d'autorité : comment la langue crée la norme. Sous le titre Traductions, translations : autour de l'invention d'une langue biblique française, un volet de travaux s’intéresse à l’appropriation d’un espace textuel par une langue, et plus précisément, à la conquête du texte biblique par la toute jeune langue française. Il s’agira de voir comment les traducteurs des bibles en français inventent une langue nouvelle pour dire les Écritures en français et comment, ce faisant, ils élèvent la langue française au plus haut degré de signification et de littérarité. Cette étude a ses résonances politiques, puisque c'est bien de l'invention d'une langue pour un royaume en cours de construction étatique qu'il s'agit.

Le CEMM s'intéresse ensuite aux processus destinés à Mettre en scène le prince et théoriser le pouvoir. Une première partie de l'étude est consacrée aux manuscrits français produits dans l'entourage des princes-évêques de Metz (XIIIe-XIVe siècles) : on étudie le manuscrit comme un objet dans ses contextes (celui de la production et celui de la réception), en s'intéressant en particulier à l'influence du commanditaire sur les choix textuels et iconographiques et sur les conséquences de ces choix sur la mise en œuvre d’un sens. La figure du roi est centrale dans cet axe de recherche qui s’attache à étudier les représentations du roi et les définitions de la figure royale ou princière ainsi que leurs implications idéologiques et politiques dans le contexte messin. Il s'agit dans une seconde partie de montrer comment le château contribue à faire le rang : on s'intéresse ici aux rapports entre l'architecture monumentale et les pouvoirs, tout particulièrement le mécénat des grands seigneurs de la fin du XIVe et du début du XVe siècle – principalement ceux appelés les « princes des fleurs de lis », fils et petits-fils de Charles V, ainsi que leurs cousins plus ou moins proches –, connu pour être particulièrement somptueux. Depuis 2004 surtout, de nombreux ouvrages, dont des catalogues d’expositions majeures, ont permis de mieux connaître les œuvres qui en témoignent. L’architecture castrale et palatiale a aussi fait l’objet de quelques travaux, bien que la plupart des grandes réalisations princières aient disparu ou nous soient parvenues dans un état très modifié. Elle relève, à des degrés variables, d’une volonté ostentatoire qui s’ajoute aux impératifs de défense et d’habitat. C’est à travers ce prisme de la volonté d’exprimer le rang du commanditaire parmi les plus hautes sphères de la société médiévale que l’étude des châteaux du duc Louis II de Bourbon a été entamée et doit être poursuivie. Descendant de saint Louis, mais aussi de Philippe III le Hardi par sa mère, beau-frère de Charles V et donc oncle de Charles VI, il investit son duché qu’il gère comme un « état », comme ses beaux-frères Louis d’Anjou, Jean de Berry et Philippe de Bourgogne. Il y fait construire ou modifier nombre de châteaux pour les adapter aux besoins de la résidence et du cérémonial alors en pleine transformation. Une poignée d’édifices est en cours d’étude : ceux de Bourbon-l’Archambault, berceau de la seigneurie élevée au rang de duché ; de Moulins, la capitale fondée par Louis II ; de Souvigny, situé face à la priorale clunisienne qui devait être la dernière demeure des ducs ; de Hérisson, dont les ruines majestueuses sont relativement bien lisibles ; enfin, l’ancien hôtel parisien des Bourbons, aujourd’hui englouti sous le Louvre mais objet de tous les soins de Louis II, est suffisamment bien documenté pour être considéré dans cette étude.

Le second volet, La lutte contre l'hérésie comme outil de domination sociale est la poursuite d'un thème majeur chez les médiévistes montpelliérains, l'étude des discours normatifs et répressifs de l'Église et l'appréhension politique des accusations d'hérésie.

Une première partie de l'étude est consacrée aux Discours de formulation de l'ordre social et spatial  ; définition de modèles et de contre-modèles de l’orthodoxie. Il s’agit de mieux comprendre les interactions entre la modélisation de l’institution ecclésiale d’une part, celle de l’hérésie de l’autre. Dans le processus de l’élaboration d’un modèle, quel est le rôle du contre-modèle ? À quel degré et selon quelles modalités, l’idée de l’existence d’une contre-Église hérétique a-t-elle servi à préciser l’idée d’Église catholique et donc aussi celle d’un certain ordre social ? Dans quelle mesure les spéculations sur les dangers du dualisme ontologique ont-t-elles contribué à préciser les modèles ecclésiologiques monistes qui, tout au long du Moyen Âge, ont déterminé la manière de penser l’ordre politique et social ? Comment, d’un point de vue théologique et ecclésiologique, l’hérésie dualiste devient-elle le pire des scénarios de contestation ? À travers des sources textuelles et iconographiques de différentes natures (traités théologiques, philosophiques, liturgiques, exégétiques, astronomiques et géographiques ; images de la divinité, de la hiérarchie ecclésiale, de l’univers et du monde), il s’agira d’étudier comment l’Église fait apparaître, par l’écrit ou par l’image, l’opposition fondamentale entre l’orthodoxie moniste qu’elle représente et l’hérésie dualiste qu’elle combat.

L’édification de modèles d’hérésie trouve son prolongement dans la construction discursive d’espaces hérétiques. Comment l’Église procède-t-elle pour faire apparaître certaines aires géographiques, tels que le Languedoc, l’Italie du Nord, les Balkans, comme terres dualistes ? Par quels types de discours construit-elle sa légitimation pour réprimer la contestation dans ces espaces ? Quels sont ses techniques de propagande, ses moyens de persuasion et de contrainte, ses stratégies religieuses et politiques pour imposer son pouvoir ? Ces questions sont en interaction directe avec celles posées dans la deuxième partie de l'étude.

Celle-ci est en effet consacrée aux Discours antihérétiques comme outil de domination sociale : les traités nord-italiens du XIIIe siècle. Dans une démarche collective, en partenariat avec des chercheurs du CEPAM de Nice-Sophia-Antipolis, il s'agit d'étudier un dossier composé de traités antihérétiques et de textes prétendument issus des hérétiques eux-mêmes. Les traités antihérétiques sont au nombre de neuf ; certains empruntent la structure traditionnelle de la réfutation de propos hérétiques par une autorité positive, alors que d’autres décrivent des sectes hérétiques « cathares » qui seraient solidement implantées en Italie du Nord au XIIIe siècle. Les études existantes sur ces textes présentent à ce jour un certain nombre de faiblesses : les éditions se fondent souvent sur des manuscrits fortement remaniés, ce qui rend douteuse la restitution du texte d'origine. Certains traités sont en revanche inédits ou leur édition, ancienne, ne suit pas les critères modernes. Les traités n’ont jamais été étudiés dans leur ensemble et n’ont été comparés entre eux que ponctuellement, pour chercher, de manière souvent tautologique, des confirmations sur des points précis. Considérés comme des œuvres théologiques, leur étude est restée la chasse gardée de spécialistes d’« histoire religieuse », et les contextes politique et social de leur production ont été largement ignorés.

Les textes supposément hérétiques sont contenus dans deux manuscrits lombards : un Évangéliaire du XIIe siècle conservé à Vienne (ÖNB, cod. 1137) présente sur ses trois derniers folios l’Interrogatio Iohannis, un dialogue apocryphe entre le Christ et Jean l'Évangéliste, composé de douze questions et réponses touchant à la cosmogonie, l'anthropologie, la sotériologie et l'eschatologie : l’opinion qui voudrait qu’il s’agisse d’un des textes sacrés des cathares ne se fonde pas sur des arguments solides. Un manuscrit conservé à Florence (BN, Conventi soppressi I II 44) contient la description de rites inconnus de l’ordo catholique, ainsi qu’un ensemble de textes exposant des doctrines dualistes, édités sous la forme d’un seul traité, appelé par les historiens Liber de duobus principiis. Le manuscrit de Florence en est l’unique témoin.

L’hypothèse de travail, déjà confortée par des sondages préliminaires, est que, dans le bouillonnant panorama politique italien du XIIIe siècle, les auteurs des traités lombards inventent l’hérésie afin de construire des chefs d’accusation à l’encontre de leurs adversaires politiques. Les trois seuls auteurs connus sont d’ailleurs des prêcheurs, dont deux inquisiteurs. Or, les prêcheurs lombards sont en Italie septentrionale des relais de la politique théocratique pontificale, qui combat l'influence impériale et vise à soumettre les villes qui aspirent à l’autonomie : l’étude des traités antihérétiques doit impérativement prendre en compte les conflits qui secouent le monde urbain italien au XIIIe siècle. Il est de plus avéré que certains traités lombards ont circulé au Nord des Alpes : quelle est leur impact sur les discours et les pratiques des inquisiteurs de France et de l’Empire ?

Dans l’Orient médiéval, l’absence théorique d’Église instituée en capacité de définir de manière hégémonique l’orthodoxie pose la question de la construction des hétérodoxies en Islam. La confrérie ou voie mystique ‘Adawiyya, très influente sous le règne des premiers mamelouks à la fin du XIIIe siècle, se mue en une formation ethno-confessionnelle tout à fait singulière et totalement hérétique au tournant du XVIIe siècle : la religion yézidie. Si certains contemporains (al-Subkî, Ibn Taymiyya) des premiers maîtres de la confrérie réprouvent les excès du groupes (révérence trop forte à l’égard du fondateur, littéralisme coranique etc.), elle n’est en rien exclue de la sphère de l’islam sunnite. Par ailleurs, son action politique, en Égypte, Syrie et en haute Mésopotamie, est en tout point parallèle à la stratégie mise en place par le sultanat mamelouk (anti-christianisme, anti-judaïsme et opposition aux Mongols). Il convient donc d’étudier le processus historique qui a conduit la ‘Adawiyya à sortir du champ de l’islam sunnite orthodoxe autant du point de vue des conditions politiques que de la construction idéologique.

Les travaux du CEMM sur le thème de l'hérésie se déploient actuellement au sein du Groupement d’Intérêt Scientifique HéPoS (Hérésie, Pouvoirs et Sociétés, hepos.hypotheses.org). La création du GIS, qui fédère les équipes de cinq laboratoires, a permis de reconstituer un groupe de recherche actif dans ce domaine : journées d’études et initiatives diverses (entre autres, une exposition labellisée « Fête de la Science 2018 ») témoignent de la vitalité des recherches qui aboutiront à plusieurs publications collectives.

L'activité programmée du GIS prenant fin en 2020, ses membres réfléchissent actuellement à la forme que pourrait prendre la poursuite des travaux sur cette thématique. Un dossier qui sera soumis aux appels à projet de l'ANR ou de l'ERC devrait être élaboré dans le courant de 2020.