POLITIQUE ET RELIGION DANS LES MONDES MÉDIÉVAUX. TECHNIQUES DE GOUVERNEMENT ET LÉGITIMATION

Gouvernement, résistances, déviances et hérésie

Le thème du gouvernement – entendu comme l’ensemble des moyens mis en pratique pour exercer un pouvoir d’État sur des populations, en réguler ou en organiser dans une certaine mesure l’existence, les surveiller, les contrôler, les dominer – réunit un grand nombre des recherches conduites par les médiévistes de l’Université de Montpellier depuis de nombreuses années. La place du droit dans l’exercice du gouvernement et, plus encore, les liens entre religion et politique sont privilégiés dans les travaux individuels et collectifs menés par certains membres de l’équipe. L’attention se porte en particulier sur les techniques juridiques, judiciaires et administratives précocement mises au point dans l’institution ecclésiale et sur leur influence auprès des premiers appareils d’État séculier, sur les phénomènes de légitimation religieuse, enfin et surtout sur les contestations présentées et combattues comme hérésies par l’Église avec le soutien des pouvoirs laïcs.

Vox populi, vox Dei : autour de la notion de peuple

Si tout le monde connaît l’adage Vox populi, vox Dei, et que l’on n’ignore généralement pas que sa première première attestation écrite figure dans une lettre d’Alcuin de York à Charlemagne et datée de 798, sans doute sait-on moins que, sous la plume du principal conseiller de l’empereur carolingien, l’expression n’apparaît que pour être aussitôt réfutée. La phrase en effet vaut d’être citée dans sa totalité : Nec audiendi qui solent dicere, Vox populi, vox Dei, quum tumultuositas vulgi semper insaniae proxima sit : « il ne faut pas écouter ceux qui disent Vox populi, vox Dei, car le tumulte de la foule est toujours proche de la folie ». Mais est-il pour autant toujours aussi simple pour les gouvernants de suivre le conseil d’Alcuin et de rester sourds aux objurgations du peuple, que ce soit en matière politique ou en matière religieuse ? La question, pourtant, mérite d’être posée, tant elle renvoie aux fondements même de la légitimité du pouvoir.

En se servant de cet adage comme du fil conducteur de notre réflexion, l’idée est donc d’interroger les fondements même du pouvoir à travers une exploration approfondie des rapports entre gouvernants et gouvernés à l’aune d’une historiographie profondément renouvelée qui ne se contente plus désormais de considérer les entités politiques et religieuses comme des constructions quasi immanentes mais accepte enfin de prendre en compte les leçons d’une histoire vue from the bottom. En d’autres termes, il s’agit de questionner le processus même d’élaboration de cette vox populi, celui de sa transmission – notamment par des biais émotionnels – et de son éventuelle réception, réfutation ou encore instrumentalisation par des autorités en place et se définissant comme légitimes. Au-delà de cette première interrogation, il s’agit aussi d’essayer de comprendre comment cette vox populi – ou son utilisation plus ou moins conforme – a pu contribuer à forger des ressorts politiques et religieux différents de ce que les gouvernants avaient pu théoriser et imaginer, et participer, d’une certaine manière, de l’émergence d’un État moderne. La manière dont cette voix du peuple peut être considérée selon les cas comme une force de légitimation en révèle en effet beaucoup sur les structures même des pouvoirs en place et la façon dont ce pouvoir appréhende ses relations avec le « peuple », que ce dernier soit envisagé dans une dimension juridique, politique, religieuse ou encore sociale.

Monachismes et sanctuaires dans l'espace méditerranéen

La thématique envisagée permet d’élaborer une réflexion de fond et des projets inédits autour des différentes formes de monachismes présentes dans une vaste aire géographique cohérente couvrant l’Italie, les États de Méditerranée orientale (Empire byzantin, Égypte, Grèce, Rhodes, Chypre, États latins d’Orient) et du Caucase (Arménie, Géorgie), à partir de l’étude de ses différents acteurs mais aussi des espaces dans lesquels ils évoluent ou sur lesquels ils exercent une autorité ou une influence, espaces parfois considérés comme des sanctuaires, que ce soit sur le plan religieux et/ou en tant que refuge potentiel. 

L’architecture et les images monumentales, expressions de la légitimité politique et religieuse

Parmi les nombreuses approches possibles de l’art monumental au sens large, défini comme l’architecture avec tous les éléments de son décor, celle consistant à étudier comment les œuvres expriment la légitimité de leurs commanditaires se prête particulièrement bien à des collaborations transdisciplinaires. Il s’agit en effet de croiser les données relevant de l’histoire politique et religieuse avec celles provenant de l’histoire de l’art, de façon à enrichir notre compréhension des phénomènes. Ainsi, la construction de châteaux par les seigneurs est sans nul doute une des manifestations tangibles de leur pouvoir. Leurs fondations religieuses sont, elles aussi, souvent à comprendre comme une façon d’afficher leur richesse et leur rang social, ce qui n’est pas contradictoire avec le désir de salut généralement invoqué. Les commanditaires ecclésiastiques utilisent l’architecture pour affirmer leur appartenance à un ordre, leur lien à l’église métropolitaine ou bien même leur position politique face à des seigneurs laïcs. Le décor monumental, grâce à certaines composantes matérielles (or, porphyre, pigments précieux, marbres polychromes…), ou à travers le choix de sujets iconographiques bien précis (la Traditio Legis et la Traditio clavium, l’Arbre de Jessé, l’image du donateur, les Vices et les Vertus…) contribue à l’exaltation de la légitimité politique et religieuse dans la société médiévale.