ORDRES RÉGULIERS, POLITIQUE ET SOCIÉTÉ

Ce premier axe de travaux est la continuation d'une dynamique forte du CEMM, les recherches sur les ordres réguliers, moines et ordres militaires.

A. Productions textuelles et iconographiques

(Isabelle Augé, Rosa Benoît-Meggenis, Marie-Anna Chevalier, Thomas Granier, Alessia Trivellone)

Les recherches sur les productions textuelles des milieux monastiques ou au sujet de ceux-ci pourront se développer dans plusieurs directions, dans les espaces occidentaux aussi bien qu'orientaux.

Les recherches se poursuivront d'une part sur les grands ordres monastiques d'Occident. Une première étude, intitulée Les moines pour dominer le monde : réforme, exégèse et anthropologie dans les manuscrits de Cîteaux (1108-1133/1134), se consacre aux miniatures réalisées à Cîteaux dans le premier tiers du XIIe siècle, porteuses d’un discours original sur la société et le monde, en phase avec ceux des papes réformateurs. De nombreuses miniatures mettent ainsi en scène une Chrétienté triomphante, prônent la supériorité de l’Église face aux pouvoirs temporels et désignent en même temps les ennemis de la Chrétienté, juifs et hérétiques. Les nombreuses scènes de combat entre hommes, animaux et monstres, présents notamment dans les célèbres manuscrits des Moralia in Iob de Grégoire le Grand, constituent une exégèse morale des textes qu’elles accompagnent en incarnant la lutte contre les péchés. De même, les célèbres miniatures mettant en scène les travaux champêtres établissent l’équivalence entre la lutte morale intérieure contre les péchés et le travail de domestication de la « nature » : elles sont ainsi de précoces témoignages d’une transformation profonde du rapport entre l’homme et le monde, dont elles montrent en même temps les ressorts moraux. Cette recherche s’inscrit dans une démarche résolument interdisciplinaire, en collaboration avec le laboratoire CEPAM de l'université de Nice-Sophia-Antipolis. Il s'agit au total de mieux saisir les structures anthropologiques à l’œuvre dans le rapport au monde propre au Moyen Âge.

Le CEMM poursuit par ailleurs l'étude de l'histoire du Mont-Cassin et de ses moines sous l'angle de l'histoire sociale. Les recherches se fonderont sur les sources dans lesquelles les Cassiniens des XIe-XIIe siècles se mettent en scène en tant que communauté d'hommes : outre la grande Chronique et le corpus poétique, il y a les Dialogues de l'abbé Didier et les deux recueils biographiques de Pierre Diacre, le De viris illustribus et le De ortus et vita justorum. Ces travaux s'insèrent dans l'une des directions les plus récentes de la recherche sur le monachisme médiéval, l'histoire de celui-ci comme fait social, courant dans lequel les travaux fondateurs sont ceux de Michel Lauwers, Florian Mazel et Isabelle Rosé.

Toujours pour l'espace occidental, le CEMM souhaite poursuivre les travaux collectifs depuis longtemps menés par l'équipe et de nombreux partenaires sur le monastère de Gellone, à Saint-Guilhem-le-Désert, travaux qui ont en particulier donné lieu à la publication en 2018 de La Grâce de l'abbaye de Gellone. Il s'agit de lancer une grande entreprise d'édition scientifique du cartulaire de l'abbaye. Ce projet, en cours de discussion avec les Archives Départementales de l'Hérault, qui conservent le cartulaire, prendrait si possible la forme d'une édition électronique interactive destinée à remplacer l'édition de 1898. En particulier, conformément aux tendances actuelles de l'étude scientifique de ce type de documents, il s'agit d'étudier le cartulaire en tant que collection et de rendre lisibles les logiques de la constitution de celles-ci. Cette édition s'accompagnerait d'une cartographie électronique dynamique des patrimoines et de mise en évidence des réseaux de relations sociales autour du monastère, à l'aide des ressources électroniques adaptées, afin de cartographier à la fois la géographie des patrimoines et les relations de l'institution avec la société environnante. Pour l'élaboration puis la réalisation de ce projet, le CEMM travaillera en étroite collaboration avec d'autres chercheurs, en premier lieu Pierre Chastang (Université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines), spécialiste des cartulaires méridionaux et Laurent Schneider (CNRS et EHESS), spécialiste de l'archéologie du monachisme méridional du haut Moyen Âge. Cette entreprise pourrait également donner lieu à la réalisation d'une thèse sur l'histoire économique et sociale de Gellone dans son environnement, à lumière des tendances actuelles de l'histoire politique, sociale et spatiale du monachisme médiéval.

Pour l'Orient, une étude intitulée Modes d’implantation et rôle des ordres religieux-militaires en Romanie et en Morée franques (XIIIe-XVe siècle) : enjeux autour d’une présence controversée est en cours. Il s’agit, à travers l’analyse de la correspondance des papes et des empereurs de Constantinople, des cartulaires des ordres militaires, de différentes sources narratives, juridiques et économiques, d’aborder les formes prises par l’implantation des ordres militaires dans ce nouveau milieu grec, leur implication dans l’économie régionale, le poids et la portée de leur rôle politique, diplomatique et militaire sur place ou en lien avec la politique extérieure des dirigeants latins au gré des différentes phases de l’occupation franque de la Grèce et de l'Empire de Constantinople. Sans se limiter à définir plus précisément la carte des commanderies, forteresses et « maisons » de chacun des trois grands ordres au fur et à mesure de leur évolution, l’enjeu est surtout de comprendre comment ces institutions et leurs membres ont trouvé leur place dans cet environnement à la fois grec et latin.

L'étude des rapports entre monachisme et pouvoir abordera aussi la question du statut de monastère impérial, basilikè monè, dans l’Empire byzantin, un statut largement méconnu du fait de son absence dans les sources juridiques. Seule la compilation systématique des chroniques, des Vies de saints et des actes impériaux permet d’en saisir les contours et il est désormais nécessaire d’élargir cette recherche aux XIIIe-XVe siècles. Le titre de basilikè monè connaît en effet une importante inflation dans les sources monastiques à partir du milieu du XIIIe siècle et il est alors souvent associé au qualificatif honorifique de sébasmia monè. Le monastère de Lembos, rénové et richement doté par Jean III Vatatzès entre 1224 et 1228, est ainsi qualifié presque systématiquement de sébasmia monè tès basileias mou oude sébasmia basilikè monè dans les nombreux actes impériaux ou publics du XIIIe siècle que nous a transmis son cartulaire. L’avènement de Michel VIII Paléologue (1259-1282) fut également marqué par l’octroi de nombreux chrysobulles en faveur des monastères de province et la richesse de cette documentation confirme que le titre de basilikè monè continue alors de désigner des monastères dont les relations avec le pouvoir impérial sont étroites. Cependant, et ceci doit être déterminé, l’inflation du titre de basilikè monè va peut-être de pair avec une perte partielle de sa valeur, car les monastères impériaux semblent alors systématiquement exemptés de toutes les corvées et charges exceptionnelles attestées dans la période précédente. En outre, l’épithète impériale peut désigner, dans les actes monastiques des XIIIe-XVe siècles, non plus nécessairement l’empereur de Constantinople, mais toute autorité parvenue à s’imposer localement en raison de l’effacement du pouvoir central. La finalisation de ces recherches devrait aboutir à une définition du statut de basilikè monè à Byzance, entre le IXe et le XVe siècle, et permettre d’établir un parallèle instructif avec le monde latin.

Enfin, le CEMM lance un programme de recherche sur la documentation relative à un monastère arménien : Tat‘ew : Pour une histoire du patrimoine mobilier et immobilier, étude des sources diplomatiques (insérées dans la chronique de Step‘annos Orbelean) et épigraphiques. L’étude concomitante du patrimoine épigraphique et des chartes relatives au monastère permettra de préciser la composition du patrimoine de celui-ci. Les actes, notamment, sont souvent très détaillés concernant les possessions données ou échangées, en en précisant les limites. On pourra, par une enquête de terrain très approfondie, esquisser une cartographie du patrimoine foncier du monastère. Ce travail monographique se veut un essai permettant ensuite de mettre en œuvre une étude beaucoup plus vaste.

B. Espaces monastiques et moines dans l'espace : aspects matériels et monumentaux

(Thomas Granier, Géraldine Mallet, Géraldine Victoir)

Se poursuivent dans ce champ tous les travaux menés conjointement par historiens et historiens de l'Art sur les réseaux de monastères et l'architecture monastique, travaux qui s'inscrivent dans l’Axe 4 du Labex, Rites et croyances, plus particulièrement les points 3 : Réalisations monumentales ou architecturales et 4 : La question des espaces symboliques.

Les fouilles entreprises par l’INRAP sous la place Albert-Premier à Montpellier ont permis de mettre au jour les vestiges de l’ancien couvent mendiant des Carmes. Des membres du CEMM participent à l’étude des vestiges lapidaires (architecturaux et ornementaux) et à la rédaction d’une publication à paraître en 2020 dans un volume spécial de la revue Archéologie du Midi Médiéval sous la direction de Samuel Longepierre, Isabelle Commandré, Agnès Bergeret (INRAP) et Géraldine Mallet (CEMM).

Des membres du CEMM font aussi partie du comité de valorisation du site monastique troglodytique de Saint-Roman de Beaucaire (Gard), comité mis en place par la Communauté de Communes Beaucaire-Terre d'Argence. L'objectif de ce comité est d'obtenir de la DRAC Occitanie le financement d'un Programme Collectif de Recherche porté par trois laboratoires : le LA3M UMR 7298 d'Aix-Marseille Université, le laboratoire ArTeHis UMR 6298 de l'Université de Bourgogne et le CEMM. Si le financement du PCR est obtenu, celui-ci devrait remettre son rapport final en 2022. L'objectif d'ensemble de l'entreprise est triple : tenter d'écrire une histoire du site et de l'institution de Saint-Roman ; en comprendre au mieux l'architecture malgré l'état actuel extrêmement dégradé ; préserver au mieux le site et en assurer la visibilité et la promotion touristiques.

Le CEMM est enfin, avec l’Association pour la sauvegarde des valeurs archéologiques et culturelles (ASVAC), co-organisateur d'un colloque qui se tient dans le cadre de la commémoration du millénaire du linteau de l’ancienne abbatiale Saint-Michel du monastère de Saint-Génis-des-Fontaines (Aude), les 15-17 mai 2020. Bien que le linteau soit le prétexte de cette rencontre, le souhait est d’élargir les propos à l’abbaye depuis sa fondation jusqu’à nos jours, à travers ses richesses artistiques et son histoire. Les communications feront l’objet d’un volume d’actes qui sera publié ultérieurement.