ARTS, SAVOIRS ET CULTURES EN FRONTIÈRES

Discours, chants et images

Il s’agit de penser l’activité littéraire dans son contexte « multimédia », en étroite symbiose avec les arts de l’image et de la musique. Le manuscrit enluminé, dont la production connaît aux XIVe et XVe siècles un essor extraordinaire, n’est pas simple support de « lecture » (une opération qui n’est pas univoque, avec son aspect performanciel) mais objet complet, mettant en jeu la communication verbale et l’image, mais aussi – comme l’attestent les chansonniers ou une œuvre insolite du type Fauvel - la musique.

Si les recherches dans ce domaine sont de plus en plus fréquentes au sein des équipes de médiévistes littéraires, le CEMM trouve sa voie propre avec des objets particuliers, ciblés, ou des directions originales : la synergie avec les historiens de l’art, la focalisation sur Chypre, les prolongements de la publication du Fauvel (Armand Strubel (trad.), Le Roman de Fauvel, Lettres gothiques, Paris, 2012).

Fiction, histoire, actualité : une nouvelle orientation

L’occasion est ici donnée, dans une approche pluridisciplinaire, de poser les questions délicates des rapports entre la fiction et l’histoire, aussi bien sur le plan théorique (l’interrogation sur le concept d’estoire et d’historia tel qu’il apparaît dans la littérature narrative, à partir du XIIe siècle) que dans des secteurs de la production littéraire qui sont inévitablement confrontés à l’actualité (chroniques, œuvres allégoriques du XIVe et du début du XVe siècle à vocation « politique » ou « satirique »).

Trois directions sont envisagées :

- La dialectique entre la représentation théologique de l’Histoire et les concepts en langue vulgaire, au moment où la fiction vernaculaire rencontre la « vérité historique », en particulier dans les proses du Graal.

- La complexité des interférences dans la construction de la narration événementielle à partir des Chroniques de Froissart, autour des épisodes d’Etienne Marcel, de la Guerre des Trente, de la Jacquerie, de la folie du roi (articulation avec les recherches de la rubrique Vox populi, vox Dei).

- Une recherche sur le rapport de la fiction littéraire et de l’actualité dans les œuvres allégoriques du XIVe et du début du XVe siècle.

La littérature allégorique et satirique (les épigones du Roman de Renart, le Roman de Fauvel et les songes allégoriques comme le Songe du Vieil Pelerin de Philippe de Mézières) constituent à cet égard un champ particulièrement riche. Le registre de l’écriture allégorique, jusque-là privilégié pour la représentation de la vie « psychologique » et morale (allégorie « courtoise » ou « édifiante ») devient mode de mise en scène, de construction et d’interprétation d’une réalité imposée par l’actualité. C’est dans la tradition de l’allégorie « édifiante » que l’évolution est la plus sensible, et que le tournant historique et politique est le plus marqué : le discours sur les vices et les vertus – de l’individu ou de la collectivité – est fortement contaminé par les préoccupations d’actualité, la réflexion sur le passé et le présent. Quelques-uns de ces textes ont une fonction « politique », dans tous les sens du mot (expression d’une opinion, conseil au prince, lecture de l’Histoire).

Formes et techniques en transition

Pendant longtemps les historiens de l’art ont porté leur attention sur les œuvres de style défini, notamment roman et gothique, à travers des approches essentiellement formelles, laissant de côté les constructions, les sculptures et les peintures difficilement qualifiables car ne répondant pas aux critères établis au cours des XIXe et XXe siècles par l’historiographie. Celles-ci pourtant méritent l’intérêt, révélant à travers leur forme, leur technique, leur facture et autres, des indices permettant sinon de comprendre, du moins d’appréhender les liens simples ou complexes qui les rattachent aux réalisations considérées comme stylistiquement abouties. Étudier les œuvres médiévales de « transition » implique en outre de s’intéresser aux modèles, à leur diffusion, à leur réception et à leur production. Le champ d’investigation s’ouvre de ce fait aux questions de frontière entre les techniques (arts de la couleur et arts des matériaux lithiques) et entre les zones géographiques (Orient/Occident, Nord/Sud, etc.) qui révèlent la non-conformité des frontières artistiques avec celles d’ordre politique et religieux.

 

Frontières disciplinaires et mondes académiques dans l’Europe médiévale

Dans la continuité des programmes européens qu’avait conduits le CEMM les années précédentes (programme EUXIN de la Commission européenne qui avait abouti à la publication de trois volumes : Les élites lettrées et la transmission des savoirs au Moyen Âge, Montpellier, 2008 ; L'Université de médecine de Montpellier au Moyen Âge, Brepols, 2008 et Villes et universités au Moyen Âge : entre cohabitations et tensions, Brill, 2007), l’équipe poursuit ses recherches en histoire culturelle et intellectuelle.

L’histoire des espaces intellectuels dans l’Europe des XIIe-XVe siècles en constitue un des axes majeurs. Il s’agit d’étudier la construction des frontières disciplinaires dans et hors de l’université médiévale et surtout les relations et les rapports de force qui se tissent entre représentants de ces savoirs en voie de consolidation : droit canon et droit civil, médecine, philosophie, théologie, rhétorique. Dans ces constructions examinées à partir des programmes d’enseignement, des recueils épistolaires, des discours d’ouverture des années académiques, des discours de cérémonie de remise des doctorats ou des traités sui generis (sur la dignité des disciplines) se lit la mise en place d’un véritable espace intellectuel avec ses polarités propres, ses centres et ses périphéries, ses jeux de pouvoir pour intégrer les centres les plus prestigieux et/ou les plus lucratifs. Plus généralement, c’est la place des lettrés et de cet espace public de la culture savante qui est ainsi éclairée par ces sources nombreuses et qui se densifient aux derniers siècles du Moyen Âge avec le développement des studia humanitatis qui bousculent le monde universitaire et offrent, particulièrement en Italie, une alternative rapidement devenue dominante