La violence en milieu seigneurial

Le 08 novembre 2018
Salle 165 à l’Université Paul Valéry - Site Saint-Charles

Organisation : Vincent Challet et Jean-Philippe Juchs.

À l’aune des analyses portées depuis le milieu des années 1950 par l’anthropologie sociale et fondées notamment sur les remarques émises par Evans-Pritchard à propos des Nuer, la question de la signification de la violence au sein de sociétés caractérisées par l’interconnaissance n’a cessé d’alimenter les travaux des historiens médiévistes, les conduisant parfois à minimiser la violence seigneuriale et à n’y voir, somme toute, dans la lignée des remarques formulées par Dominique Barthélemy, qu’un moyen de rétablissement d’une cohésion sociale momentanément menacée. Il conviendrait donc de voir dans la violence, et pour reprendre les mots de Joseph Morsel, « une forme de rapport social » laquelle « aboutit ainsi moins à une dissolution de l’ordre social qu’à l’instauration d’un ordre qui, pour différent (voire à l’opposé) qu’il soit du nôtre n’en est pas moins un ordre social ». Autrement dit, l’exercice d’une violence, nécessairement codée, voire ritualisée, et limitée dans ses effets, loin d’être caractéristique d’une quelconque « anarchie féodale », serait dotée d’une fonction régulatrice permettant la mise en place d’un ordre seigneurial – ou pour reprendre l’expression de Dominique Barthélemy, « faidal » - et, dans les derniers siècles du Moyen-Âge, contribuerait à la constitution d’un ordre « public », en lien avec la revendication par l’État naissant lui du monopole de la violence légitime en établissant une démarcation de plus en plus infranchissable entre l’usage licite et illicite de la violence.

            S’il paraît désormais acquis que l’usage de la violence revêt une signification sociale et que l’on ne saurait plus réduire le Moyen-Âge à cette période où « la vie était si violente et si contrastée qu'elle répandait l'odeur mêlée du sang et des roses » (Johan Huizinga), on observera toutefois que le débat entre médiévistes s’est essentiellement focalisé autour de deux pôles contraires, à savoir d’une part l’établissement progressif d’un ordre public marqué, entre autres, par les restrictions imposées aux « guerres privées » et aux duels judiciaires et, d’autre part, à partir des apports de l’anthropologie, la remise en perspective du phénomène vindicatoire et du système de la faide.  Pour autant, l’évidente permanence de la violence seigneuriale, en particulier en France et en Angleterre dans les derniers siècles du Moyen-Âge, conduit nécessairement à s’interroger sur la pertinence d’un schéma érigé en paradigme qui mènerait à un amenuisement de la violence envers leurs dépendants de la part de seigneurs désormais enclins à se ranger sous la bannière royale de l’ordre public, d’autant que les débats historiographiques autour du phénomène de la vengeance et de la violence de l’aristocratie sont loin d’être clos, ce qui justifie amplement de leur consacrer une journée d’études.

            L’une des ambitions de cette journée d’études sera donc de questionner à nouveau ce paradigme en s’interrogeant sur les espaces interstitiels au sein desquels, tout particulièrement au cours de la guerre de Cent Ans, ne cesse de s’exprimer une violence seigneuriale qui peine parfois à se couler totalement dans le moule de l’ordre social promu par la monarchie. De ce point de vue, on se demandera par exemple si le comportement des compagnies de routiers ou des contingents seigneuriaux ou, encore, la « guerre civile » entre Armagnacs et Bourguignons ne sont pas, mutatis mutandis, quelques-uns des avatars d’un système faidal qui trouve, dans les opportunités offertes par la guerre de Cent Ans, un nouveau champ d’expression.           

 

Vincent Challet et Jean-Philippe Juchs

 

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Orientation Bibliographique (outre les travaux déjà cités) :

ALGAZI (G.), Herrengewalt und Gewalt der Herren im Späten Mittelalter: Herrschaft, Gegenseitigkeit und Sprachgebrauch, Campus, 1996

BRUNNER (O.), Land and Lordship. Structures of Governance in Medieval Austria, University of Pennsylvania Press, 1992

CARROL (S.), Blood and Violence in Early Medieval France, Oxford, Oxford University Press, 2006

COUDERC-BARRAUD (H.), La Violence, l’ordre et la paix : résoudre les conflits en Gascogne du XIe au début du XIIIe siècle, Toulouse, 2008

Feud in Medieval and Early Modern Europe, J. Büchert Netterstrøm et B. Poulsen, Aarhus, 2007

Feud, Violence and Practice. Essays in Medieval Studies in Honor of Stephen D. White, Londres, Routledge, 2010

FIRNHABER-BAKER (J.), Violence and the State in Languedoc, 1250–1400, Cambridge, Cambridge University Press, 2014

GAUVARD (Cl.) et ZORZI A. (dir.), La vengeance en Europe, XIIe-XVIIIe siècle, Paris, 2015.

GAUVARD (C.), « De Grace especial ». Crime, Etat et société en France à la fin du Moyen Age, 2 vol., Paris, 1991

HYAMS (P.) éd., Vengeance in the Middle Ages. Emotion, Religion and Feud, Londres, Routledge, 2013   

KAMINSKY (H.), « The Noble Feud in the Later Middle Ages », Past & Present, 177 (2002), p. 55-83

MADDERN (Ph.), Violence and Social Order: East Anglia 1422-1442, Oxford, Oxford University Press, 1992

MORSEL (J.), La noblesse contre le prince. L’espace social des Thüngen à la fin du Moyen Âge (Franconie, vers 1250-1525), Sigmaringen, Thorbecke, 2000

NASSIET (M.), La violence, une histoire sociale. France, XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Seyssel, 2011

NIRENBERG (D.), Communities of Violence. Persecution of Minorities in the Middle Ages, Princeton, Princeton University Press, 1996

SKODA (H .), Medieval Violence: Physical Brutality in Northern France, 1270–1330, Oxford, Oxford University Press, 2013

ZMORA (H.), State and Nobility in Early Modern Germany. The Knigthly Feud in Franconia 1440-1567, Cambridge, Cambridge University Press, 2003

M. Gluckman, « The peace and the feud », Past and Present, 8, 1955, p. 1-14.

D. Barthélemy, Chevaliers et miracles. La violence et le sacré dans la société fédoale, Paris, Armand Colin, 2004.

J. Morsel, Article « Violence » dans Dictionnaire du Moyen Âge, Paris, PUF, 2002, p. 1457.

Cl. Gauvard, Violence et ordre public au Moyen Âge, Paris, Picard, 2005.

R. W. Kaeuper, War, Justice and Public Order. England and France in the Latter Middle Ages, Clarendon Press, 1988.

R. Verdier, J.-P. Poly et B. Courtois, La Vengeance, 4 vol., Paris, Cujas, 1980-1985.

 

PROGRAMME

9h00 : Accueil des participants

9h15-9h55 : Vincent Challet et Jean-Philippe Juchs, « Introduction : nouveaux regards sur la violence seigneuriale à l’époque médiévale »

9h55-10h35 : Alexandre Vergos (Université Toulouse Jean-Jaurès) : « Violence seigneuriale dans un comté multipolaire languedocien : le cas du comté de Melgueil (XIe-XIIe siècles) »

10h35-10h50 : Pause

10h50-11h30 : Hipolito Rafael Oliva Herrer (Université de Séville) : « Nouveaux regards sur la violence seigneuriale dans le royaume de Castille à la fin du Moyen Âge »

11h30-12h10 : Jean-Philippe Juchs, « Ce fut a heure illicite. Se venger de nuit dans le royaume de France à la fin du Moyen-Âge »

12h10-12h40 : Questions et débat

 

12h40-14h00 : Pause déjeuner

 

14h00-14h40 : Vincent Challet (Université Paul-Valéry Montpellier) « Violence exemplaire ou violence ordinaire ? La « guerre du vicomte » à Narbonne et dans ses environs (1381-1382) »

14h40- 15h20 : Vannina Marchi van Cauwelaert (Université de Corse) « Una insula habitata de homini carnifici e pleni di rixe », Gênes face à la violence aristocratique corse à la fin du Moyen Âge (milieu XVe-début XVIe siècle)

15h20-15h35 : Pause

15h35-16h15 : Pierre Prétou (Université de La Rochelle) : « La violence seigneuriale à la fin du Moyen Âge, vue par les représentation pédagogiques en France, de 1990 à nos jours »

16h15-16h45 : Questions et débat

16h45- 17h15 : Conclusions